Raoul Nordling



Menu

 

1944 : on l'appelle le sauveur de Paris


Spécial Paris libéré
Edgard Pisani, 86 ans, a occupé la préfecture de police dès le 19août. Il était moniteur d’éducation physique, il en ressort chef de cabinet du nouveau préfet le 25.
 

ParisObs. –Comment vous êtes-vous retrouvé le 19 août 1944 à la préfecture de police de Paris?
Edgard Pisani. –En résidence surveillée au Mont-Dore, je me suis évadé le 6 juin 44 et je suis remonté sur la capitale. Un contact sur place m’oriente vers un monsieur Dupont –j’ai oublié son nom–, membre du NAP (noyautage des administrations publiques) et qui travaille dans un ministère. J’y vais, je demande monsieur Dupont, je lui explique que je veux m’engager. Le type, très gentiment, m’arrête et me dit: «Vous vous trompez, je suis partisan du Maréchal, vous devez chercher monsieur Dupuis. Allez à l’étage au-dessous!» Passé ces péripéties, on me donne rendez-vous le 19 août 1944 au matin, place du Châtelet. Je me retrouve à la brasserie Zimmer avec un homme que j’avais vaguement aperçu qui s’appelait Amor et qui deviendra par la suite directeur général des affaires judiciaires. Nous sommes en train de deviser en nous demandant ce qui doit arriver. Soudain, on voit le drapeau français monté au mât de la préfecture de police.

Comment réagissez-vous?
–Notre sang ne fait qu’un tour. Nous courons vers le bâtiment sans comprendre ce qui se passe. Une fois à l’intérieur, nous nous dirigeons à l’initiative d’Amor vers le cabinet et là nous tombons nez à nez avec un homme très alerte, très altier. Qui me dit «Qui êtes-vous ?» Je décline mon identité. Il me répond: «Très bien, j’ai une réunion du Conseil national de la Résistance (CNR). Vous allez garder le téléphone en mon absence.» C’était Luizet, le nouveau préfet nommé par de Gaulle. J’apprendrai par la suite que l’occupation des lieux avait été décidée en concertation avec les trois mouvements de résistance pour éviter le désarmement de la police par les Allemands.

Et vous voilà responsable du téléphone?

Publicité

–Vous imaginez! La préfecture de police, c’était un lieu dont j’évitais le trottoir quand je passais boulevard du Palais. Et moi, moniteur d’éducation physique pour les étudiants, je me retrouve soudainement installé dans le bureau du directeur de cabinet. Le téléphone sonne. Je décroche. «Ici Bussière!» C’était l’ancien préfet qui me proposait ses services pour éviter que les choses ne s’aggravent. Je l’ai gentiment éconduit. Peu à peu les choses se tendent. Les Allemands se ressaisissent et commencent à nous canarder, nous recevons des télégrammes de tous les commissariats de Paris qui nous annoncent des attroupements, des informations farfelues comme ces 20 chars stationnant au 225 avenue Victor-Hugo. A 17heures, je reçois un ordre de l’extérieur: «Evacuez sinon cela va mal tourner!» Je réunis les trois chefs de réseau. Nous refusons de partir.

Pourtant le rapport de forces avec les Allemands était disproportionné?
–Notre arsenal était dérisoire. Quelques 6.35. Des mitraillettes Sten qui ne tueraient même pas une vache coincée dans un couloir. Nous avions le trouillomètre à zéro.

La trêve arrive au bon moment?
–Effectivement. Vers 18heures, nous recevons un appel de Raoul Nordling, le consul de Suède, qui sera l’intermédiaire entre les insurgés et les Allemands pendant cette bataille. Il nous annonce que le général von Choltitz demande une trêve. Nous acceptons. A la faveur de cette accalmie arrivent à la Préfecture les chefs de la Résistance (Charles Luizet, Alexandre Parodi, Albert Bayet) qui me demandent un compte-rendu de la journée. Une fois terminé, dans l’embrasure d’une porte, Luizet m’arrête et me demande: «Voulez-vous me faire l’honneur d’être mon chef de cabinet?» Je reste interloqué. Un camarade me dit: «Fais pas le con! Accepte!»

On a l’impression d’une certaine improvisation?
 –Cela ne ressemblait pas à une guerre rangée. Plutôt à un jeu à mort. Les Allemands venaient, repartaient, nous les poursuivions. Dans nos rangs, c’était un mélange de trivialité: «Où sont les goguenots?», «Qu’est-ce qu’on mange?», d’héroïsme et de ferveur patriotique intense. Une anecdote : le premier soir, vers 18 heures, je tombe sur un policier qui repart avec son barda sous le bras. Je lui demande ce qu’il fabrique. Il me répond qu’il a terminé sa journée et qu’un collègue est venu le remplacer. Le lendemain matin, il était de retour pour son quart. Certains ont fait de la résistance en tour de garde…

Quelles impressions gardez-vous du général von Choltitz ?
–Il n’avait pas une attitude d’homme humilié, plutôt celle d’un soldat qui a perdu une bataille. Je crois qu’il ne voulait pas que Paris soit détruit. L’ordre lui en avait été donné. Sa stratégie ne fut pas de dire non mais de faire traîner. Les Allemands n’ont jamais attaqué la Préfecture avec l’intention de la prendre. Seulement avec la volonté de la déstabiliser, de la troubler.

Quels souvenirs gardez-vous de cette épopée?
–Je me souviendrai à jamais du moment, ce 25 août, où toutes les cloches de Paris se sont mises à sonner. Depuis le 14 juin 1940, elles étaient muettes. Tout l’air vibrait. Nous nous sommes immobilisés. Comme pétrifiés. Je garde aussi en mémoire cette phrase du général Leclerc le 25 août: «Vous qui étiez là depuis le début de la guerre, racontez-nous la France. Nous la servons depuis quatre ans et nous ne sommes pas sûrs de la connaître encore.»

Guillaume Malaurie

Vincent Monnier

 
Repères
 

CNR Conseil national de la Résistance créé par Jean Moulin en 43. Il regroupe partis politiques, syndicats et mouvements de résistance.

CPL Comité parisien de Libération créé en septembre 43. Mini-CNR dirigé par André Tollet, de la CGT.

FFI Forces françaises de l’Intérieur, dont l’état-major est à Londres.Elles encadrent l’action militaire de la Résistance dès le jour du débarquement.

Général von Choltitz, 50 ans Commandant du Gross Paris, nommé par Hitler le 7août 44.

Henri Rol-Tanguy, 36 ans Grand résistant communiste, ancien des Brigades internationales, il dirige les FFI d’Ile-de-France durant la Libération.

Raoul Nordling, 62 ans Consul de Suède à Paris, représentant d’un pays «neutre», il obtient de von Choltitz la libération de 3000 prisonniers, la trêve du 20 août, et le convainc de ne pas détruire Paris.

Alexandre Parodi, 44 ans Délégué général à Paris du Gouvernement provisoire –installé à Alger et dirigé par de Gaulle –, il met en place la future administration où il sera ministre du Travail.