Raoul Nordling



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1944 : on l'appelle le sauveur de Paris


Pendant les derniers mois de l’Occupation, le consul de Suède à Paris a mis toute son énergie à épargner à la capitale une destruction massive. Surtout, il obtient des autorités allemandes la tutelle des prisons et sauve plusieurs milliers de détenus de la mort ou de la déportation. Le manuscrit de ses Mémoires (1) est publié pour la première fois.
 

Dans « Paris brûle-t-il ? », le célèbre film sur la libération de la capitale, c’est Orson Welles qui tient son rôle. Et dans le 11e arrondissement, un square porte son nom. Vous ne voyez pas? Vous n’êtes pas le seul. Ce bonhomme rond aux allures de notaire, qui, en 1944, sauve des milliers de prisonniers et sans doute Paris d’une destruction massive, n’avait pas le souci de sa légende. Il avait bien écrit des Mémoires en 1945. Et puis il les avait oubliés… dans un coffre. C’est en 1995, trente-trois ans après sa mort, et un demi-siècle après les événements, qu’on les retrouve. Un peu par hasard. Un récit sans superlatif que publient aujourd’hui les éditions Complexe, sous la direction de l’Institut d’Histoire du temps présent.

Son nom : Raoul Nordling. En 1940, il est, depuis 1918, consul de Suède. Suédois, mais né à Paris où il a fait ses études, à Jeanson-de-Sailly. Représentant d’un pays neutre, il va prendre sur lui de préparer le départ des Allemands. En limitant la casse.Il apprend en effet très vite, de source Gestapo, que la plupart des 8000 à 10000 prisonniers incarcérés en région parisienne doivent être exécutés. Ou «transportés en masse en Allemagne dans des conditions qui menaçaient d’être terrifiantes ». Il sait aussi, de la bouche même du général von Choltitz, qu’une apocalypse est probable: « J’ai ordre de détruire la ville avant de l’évacuer», lui dit en tête-à-tête le commandant en chef du Gross Paris lors d’un second entretien en août1944. Des instructions qui viennent de Berlin. Précises: «Faire sauter soixante-deux ponts à Paris et aux environs.»

Les atouts du consul ? D’abord un solide carnet d’adresses qui lui permet de toucher toutes les parties en présence. Il rencontre Otto Abetz, l’ambassadeur de Berlin à Paris, dès 1943. Et discute même avec lui d’une esquisse d’armistice préparée par un démocrate-chrétien italien exilé en France, Domenico Russo, missionné par le Vatican. Bientôt, il est en relation étroite avec le comte Alexandre de Saint-Phalle, banquier parisien résistant, qui représente Alexandre Parodi, porte-parole de De Gaulle. Ce qui vaudra à Raoul Nordling d’être chargé d’apporter l’ultimatum du général Leclerc à l’hôtel Meurisse, rue de Rivoli, où règne von Choltitz.

Le consul bénéficie sans doute également de réseaux liés à sa fonction de codirigeant de la filiale de la société suédoise SKF, principal fournisseur de roulements à billes pour l’industrie allemande. Enfin, Nordling s’adjoint les services de deux singuliers loustics, l’Autrichien Posch-Bastor et un officier de réserve allemand Emil Bender, qui semblent manger à pas mal de râteliers. Une certitude: tous ne cessent de téléphoner ou de passer au siège de la légation suédoise rue d’Anjou, près de Saint-Lazare. Jacques Chaban-Delmas s’y rendra lui-même pour confirmer au consul l’accord du Conseil national de la résistance pour une trêve des combats l’été 1944. Une pause négociée pied à pied par Nordling, qui permit à l’insurrection parisienne de souffler jusqu’à l’arrivée de la Division Leclerc.

L’homme a du cran. Au Prussien von Choltitz ou à Abetz, il tient toujours à peu près le même discours: «Faites-le dans votre intérêt personnel, car bientôt ce sera à votre tour de réclamer à grands cris un traitement humain.» Moyennant quoi, le 17août 1944, en courant des bureaux du commandement militaire allemand à l’hôtel Majes-tic, avenue Kléber, au boulevard Lannes, siège des SS, il obtient de l’occupant la «surintendance » de toutes les prisons de la région parisienne! Et c’est lui, qui va libérer le camp de Drancy où il croise le sinistre Aloïs Brunner sur le dé-part, puis la caserne des Tourelles, puis les prisons de Fresnes, de Romainville… Une équipée inouïe, à haut risque, qui sauvera des milliers d’hommes et de femmes. Nordling a 63ans. Il fatigue. Une crise cardiaque l’immobilise quelques jours. Il envoie son frère Rolf à Neauphle-le-Château pour prendre langue avec le général américain Bradley qui prépare l’assaut final.

Un juste, le consul suédois? Un grand bonhomme. Un monsieur bons offices obstiné, qui ne sait pas rester bras ballants. Pour se justifier d’être sorti de son rôle de «neutre », il cherche une raison. Il en trouve une. Une seule : «J’ai agi en simple particulier. En citoyen de Paris.» On nous pardonnera alors cette familiarité: «Merci Raoul.»

Guillaume Malaurie

(1) « Sauver Paris. Mémoires du consul de Suède (1905-1944)», Editions Complexe, 168pages, 16,90e.