Raoul Nordling



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Les derniers jours au camp de Drancy
LE MONDE | 25.08.04

Le 17 août, la cité utilisée comme lieu de transit vers les camps de la mort est libérée.

L'immeuble passerait presque inaperçu entre le gymnase flambant neuf et les tours modernes de Drancy (Seine-Saint-Denis). Mais un wagon, vigie postée à la croisée des rails, rappelle le destin des trois barres de quatre étages en forme de U : celui d'un projet de logement social révolutionnaire de l'entre-deux-guerres réquisitionné le 14 juin 1940 par l'occupant pour être un camp de transit vers la mort.

17 août 1944. A la veille des appels à la mobilisation générale lancés par Rol-Tanguy à Paris, un cri résonne dans la cité : "Arrachez vos étoiles !". Drancy est libéré. Aloïs Brunner, dernier commandant en poste, et ses hommes ont pris la fuite vers Buchenwald avec une cinquantaine d'otages, après avoir brûlé les archives du camp, sauf un double du fichier des 80 000 internés établi clandestinement. 39 otages réussiront à s'évader en Allemagne.

Les portes de fer sont ouvertes, mais les survivants ne veulent pas sortir. Il a suffi d'une évacuation éclair des nazis pour qu'ils soient libérés. Aucun combat n'a eu lieu, et cette menace d'un ultime convoi brandie depuis deux semaines se dissipe d'un trait. Le 31 juillet, 1 000 hommes et 300 enfants sans parents étaient déportés par le convoi n° 77. Un autre départ était prévu pour le 13 août que la grève des cheminots a rendu impossible.

Le consul de Suède, Raoul Nordling, et des membres de la Croix-Rouge viennent à Drancy. On facilite le retour à Paris des anciens détenus, sans trop les presser : l'insurrection gronde toujours dans la capitale. La libération du camp de Drancy y est presque passée inaperçue, l'heure est au combat. La Croix-Rouge commence l'évacuation par camions. Trois jours plus tard, le 21 août, les pièces de 29 m2 où s'entassaient jusqu'à 30 internés sont désertes.

Mais le lieu "tout indiqué, ceinturé de rangées de barbelés", selon Alain Kremenetzky, directeur du conservatoire historique de ce camp, ne reste à l'abandon que quelques mois. Les autorités françaises le réutilisent jusqu'en 1947 pour y enfermer des collaborateurs en attente de procès. En 1948, la crise du logement est telle que la cité de la Muette renoue avec sa vocation initiale d'habitat ouvrier : 362 studios y sont aménagés.

Depuis mai 2001, la cité est inscrite au répertoire des bâtiments historiques. Tous les projets de travaux concernant façades, cages d'escalier, toitures, cour intérieure sont suspendus. Si le classement peut réjouir les gardiens de la mémoire, il menace La Muette.

Lieu d'histoire mais aussi de vie, ses habitants, locataires de l'office des HLM de Seine-Saint-Denis, voient leur cadre de vie se dégrader lentement. "Pourtant, c'est ce qui a sauvé la cité, rappelle M. Kremenetzky. Si elle n'avait pas eu vocation à être habitée, elle aurait été détruite comme tous les autres camps d'internement français."

Aurélie Sobocinski
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 26.08.04